28 novembre 2008

Inherent Vice - Thomas Pynchon : le jeu de la traduction

Depuis l'annonce officielle de la sortie en août 2009 de Inherent Vice, de Thomas Pynchon, et la publication dans le catalogue Penguin de quelques lignes du texte, deux Chums, aussi fondus des neurones l'un que l'autre, se livrent à un combat de traduction totally nuts.
D'un côté : JDM (travailleur de la nuit)
De l'autre : g@rp (ravagé du ciboulot)
Voici l'extrait à l'origine de ce titanesque duel.
Beau joueur, on n'omettra pas de signaler l'existence d'une transcription réalisée par notre éminent adversaire & ami JDM ici-même.

[premier round]
JDM ouvre d'un uppercut.
Claro que si !

[deuxième round]
g@rp réplique d'une prise pas très fair-play puisque prenant appui sur JDM, il lui place dans la foulée une bave d'esc@rgot consistant en une banale transformation de la Claro que si, que voilà :


Elle emprunta l’allée et les marches de derrière fidèle à son habitude. Doc ne l’avait pas vue depuis plus d’un an. Comme tout le monde. Ça remontait au temps des sempiternelles sandales, bas de bikini à fleurs, t-shirt fané Country Joe and the Fish. Ce soir elle était passe-partout, cheveux bien plus courts qu’il ne s’en souvenait, ressemblant exactement à ce à quoi elle avait juré ne jamais ressembler un jour.
«C’toi, Shasta ? L’emballage m’a foutu dedans pendant une minute.»
«Besoin de ton aide, Doc.»
Ils se tinrent dans la lumière de la rue qui filtrait au travers de la fenêtre de la cuisine à laquelle il n’avait jamais été vraiment vital d’accrocher des rideaux et écoutèrent le fracas du ressac remonter la colline. Certaines nuits, sous le vent, on pouvait l’entendre débouler dans toute la ville.
Pas très causants, ni l’un ni l’autre. C’était quoi le truc ? «Bref ! Tu sais que j’ai un bureau maintenant ? Une sorte de vrai travail et tout et tout ?»
«J’ai regardé dans l’annuaire, j’ai failli y aller. Et puis je me suis dit, vaudrait mieux pour tout le monde que ça ait l’air d’un rendez-vous secret.»
OK, pas de romantisme ce soir. La corvée. Mais ça pourrait être un job qui rapporte. «Quelqu’un t’a à l’œil ?»
«Viens de passer une heure sur les boulevards pour donner le change.»
«Qu’est-ce que tu dirais d’une bière ?» Il alla au frigo, tira deux cannettes d’une caisse qu’il gardait au frais, en tendit une à Shasta.
«Il y a ce type», elle avait dit.
Il y en aurait d’autres. Pas la peine de s’émouvoir. Et si on lui avait filé cinq cents à chaque fois qu’il avait entendu un client commencer comme ça, il serait à Hawaï à l’heure qu’il est, chargé jour et nuit, à creuser la vague à Waimea, ou mieux que ça, à embaucher quelqu’un pour le faire à sa place…
«Un bourge persuasif», rayonna-t-il. [Je sens une allusion à quelque chose : chanson, bouquin, mais n’ai rien trouvé. Et ce « bourge persuasif » ne me plait pas du tout]
«Dac, Doc. Il est marié.»
«Une… histoire de fric.»
Elle balança en arrière une mèche qui n’était pas là et leva les sourcils genre et alors.
Groovy avec Doc. «Et sa femme – elle est au courant pour toi ?»
Shasta acquiesça. «Mais elle voit quelqu’un aussi. Seulement, c’est pas juste le truc habituel – ces deux là mijotent une affreuse petite combine.»
«Pour se carapater avec l’argent du jules, ouais, il me semble avoir déjà entendu dire qu’un truc de c’genre s’était passé une fois ou deux du côté de L.A. Et… tu veux que je fasse quoi exactement ?» Il trouva le sac en papier dans lequel il avait ramené son dîner et s’attacha à faire semblant d’y griffonner des notes, parce que l’uniforme de la fille bien sous tout rapport, le maquillage censé ne pas faire maquillé ou Dieu sait quoi, faisait rappliquer cette fameuse vieille érection pour laquelle Shasta finissait toujours tôt ou tard par être partante. Ça ne s’arrêtera jamais, se demanda-t-il. Bien sûr que si. Ça l’a fait.




L'arbitre a dû mettre fin à ce duel gargouilleux tant les deux arsouilles n'arrêtaient pas de discuter de "money situation". De plus, le fourbe esc@rgot aurait été jusqu'à utiliser deux produits dopants :

Argot 60’s: www.cougartown.com/slang.html
Argot surfeur 60’s : www.cougartown.com/surf-slang.html

Du grand n'importe quoi. D'autant plus que les deux énergumènes ont fini par tomber d'accord sur un point :
1/ la traduction, c'est un boulot en soi
2/ nul ne peut s'improviser traducteur
(M... ! ça en fait deux !)

Mais pour le fun, que ne serait-on prêt à faire...

La suite sous peu.



25 novembre 2008

Inherent Vice & V - Thomas Pynchon : coïncidence ?

Tout ce que le Net contient comme aficionados de Thomas Pynchon s'agite et maltraite son clavier pour relayer l'information connue depuis quelques heures maintenant.
Le prochain Thomas Pynchon sera Inherent Vice.
Bien.
Parfait même.
A regarder la seule photo officielle à ce jour de Inherent Vice dans le catalogue de Penguin, on remarquera les majuscules à Inherent ainsi qu'à Vice.

Or donc ?
Or donc, on n' ignore plus la quasi obsession nourrie par Pynchon pour la lettre V
Or donc ?
Or donc : Inherent Vice
Or donc : IV
Premier roman : V
Dernier (à venir) en date : IV
Faudrait-il y voir un signe ?
May be.
Or not, maybe.
Là est la question.

Nota : le scan de la couverture de l'édition de V de 1963 provient de cet excellent site :
Thomas Pynchon Writings - First Appearance Database


La suite sous peu.



Against the (next) Day ! #4 : Inherent Vice by Thomas Pynchon

Depuis le temps qu'on l'attendait, qu'on le sentait venir, que la toile bruissait de "chut !", vibrait de "Not bad, keep trying", on vient enfin de l'apprendre.
Et la nouvelle se répand comme une trainée de poudre.
Le prochain Thomas Pynchon ? : Inherent Vice.
Sortie chez Penguin : 4 août 2009
Vous en saurez davantage chez le translator du susdit.
Et un Chum of the Club va même jusqu'à vous offrir un extrait en quasi scoop.
Il y a des 25 novembre bien plus réjouissants que d'autres.

Very good, keep waiting.

La suite sous peu.

20 novembre 2008

Zone : et de deux ! (n'en déplaise à certains légistes de la littérature)

Et de deux !
Après le prix Décembre 2008, Zone, de Mathias Enard, figure au rang des lauréats de la Bourse Thyde Monnier.
Les Chums of the Club, arsouilles et fiers de l'être, ont le sourire aux lèvres et contre la tyrannie de certains légistes de la littérature leurs majeurs sanglants sont levés.
A ce propos, ne pas oublier, non, ne pas :

"La nuit ne leur réservait aucune terreur, ils avaient au centre de leur ronde un feu imaginaire, ils n'avaient besoin de rien, en dehors de leur sentiment inviolable de communauté"

La chasse aux coquilles : 2003/2008

Qu'on ne se méprenne pas : aucune manifestation d'un ego surdimensionné dans ce qui va suivre.
Juste la satisfaction, pour un simple lecteur, d'avoir pu rendre service à des auteurs qu'il apprécie, un service en forme de remerciement pour tant d'heures passées en si bonne compagnie.
Ils nous ont donné à lire, et du bon, quoi de plus normal que de les remercier en les relisant ?


Pour ceux qui ne connaissent pas - les autres se reconnaitront [ça va, les demeurés ?] - retour en :
2003.
Les lettres de Pelafina - Mark Z Danielewski - Trad : Claro - Denoël.




Puis >> septembre 2008

Le Maître des Dragons - Fabrice Colin - Albin Michel - Wiz




Et le lecteur retranché dans sa coquille sourit, remercie.
Trois fois.
Au moins.
(on remet ça quand vous voulez)

Désolé pour le flou (non) artistique des clichés : l'émotion...

La suite sous peu.




13 novembre 2008

Le prix de la (bonne) question

Prix du Meilleur Livre étranger - essai 2008 :
Pourquoi êtes-vous pauvres ?
William T. Vollmann
Traduction : Claro.

On en est deux fois plus satisfaits.

Sans oublier de saluer un des romans qui a fait pousser un *ouf* soulagé à la majorité des Chums du FFC lorsqu'on a appris la (très bonne) nouvelle : Zone, de Mathias Enard, prix Decembre 2008.

On est donc trois fois satisfaits (même si Pynchon... )

La suite sous peu.

10 novembre 2008

Un monde fou, fou, fou, fou - Thomas Pynchon, Contre-jour

Tout a été dit sur Thomas Pynchon.
Tout a été dit sur Contre-jour.
Par ceux qui ne l'ont pas lu.
Par ceux qui l'ont lu mais ont déclaré forfait.
Par ceux qui l'ont lu jusqu'au bout (trahis par l'étrange double éclat qui émane de leurs pupilles).
Par ceux qui ne l'ont pas aimé.
Par ceux qui n'y ont rien compris (sujet de philo : faut-il absolument comprendre pour lire et apprécier - dans quatre heures je ramasse les copies).
Par ceux qui ont compris mais pas tout (rien d'anormal à cela si l'on écoute avec attention ceux qui l'ont lu et aimé et qui connaissent tout [encore que…] de l'écriture Pynchon et de ses romans).
Par ceux qui pynchonwikisent comme des fous et ne laissent presque (ce "presque" flirtant toutefois avec l'infini) rien à décrypter aux pov' lecteurs frenchies - ils sont fous ces anglo-saxons !
Par ceux qui s'en foutent de ce qui peut bien se dissimuler entre les lignes et débitent la lecture cursive au kilomètre.
Alors pourquoi ce papier ?
Parce que pourquoi pas.
Parce que envie de donner envie à ceux de la première catégorie (phrase 3) de découvrir Pynchon, parce que on peut rêver, oui, on peut, rêvons.
Rêvons que d'autres auront ce double éclat évoqué plus haut ainsi que le sourire satisfait de celui qui s'est fait plaisir, a pris plaisir, est allé chercher le plaisir, aussi, pendant deux mois de Contre-jour – lu lentement pour ne rien en perdre.
Parce que membre de la 3e confrérie des Casse Cou (cf. supra, phrase 5) depuis quelques jours, et toujours en tête un monde fou fou fou surpeuplé qui tressaute, se carapate, se cogne, explose, s'envole, glose, rage, peste et baise – et plus si affinités, chante, cligne de l'œil, un monde de dingues, d'acronymes (C.O.N.R.I, T.R.I.P.O.T, S.O.T, B.R.E.F, L.A.C.H.E.U.R.S, et cætera) - le notre, tel qu’il a existé et existe encore - vu d'en haut, d'en bas, de dedans, d'autour, un monde qui n'est peut-être qu'un vaste spectacle, lumineux, minuté à l'extrême, émouvant, traumatisant, réel, irréel, une superproduction dont le script suit les rails improbables du Temps, de la lumière, mêlant tous les genres, dans laquelle les personnages disparaissent, s'évanouissent comme, oui, par magie, pour réapparaitre 400 pages et 20 ans plus tard(1), comme, oui, dans la vie, une comédie humaine, furieusement et dramatiquement humaine, dirigée par.
Par qui, au fait ?
L'auteur des aventures des Casse Cou dont on ne sait rien, absolument rien dans Contre-jour, sinon qu'il a rédigé d'autres volumes de leurs aventures d'adolescents aérostiers - ce qui nous ramène à Pynchon dont on sait si peu (tiens donc ?) - ou un metteur en scène azimuté, un producteur fou, un mathématicien vectoriste spécialiste des machines à voyager dans le temps et la lumière assaisonnées de bilocations vertes et cætera ?(2) Ou un chien lisant du Henry James, ou une Autorité Suprême qui se délite, se dé-déifie dans les ultimes pages ? Ou tout cela à la fois ?

Pause.
Vous pouvez fumer (à l'extérieur du bâtiment, merci !)

Si vous venez de lever un sourcil sinon intrigué du moins surpris : vous êtes mûrs, cuits à point, déjà atteints par le virus - l'antidote est en vente dans toutes les bonnes librairies mais autant prévenir, vous aurez des séquelles.
Parce qu'un roman de Pynchon, d'abord, ça se dompte. Ce qui demande bien entendu...des efforts.

« Il y avait de la musique, mystérieusement audible, tonale mais délibérément fragmentée en dissonances – exigeante, comme si chaque note requérait l’attention. »
(p.1202)

Ensuite, à chacun de chevaucher sa monture comme il l'entend, de suivre telle ou telle piste, de s'attacher à l'humour, à la beauté des phrases - qui a lu Contre-jour, particulièrement Contre-jour (avis personnel qui n'engage que moi), sait combien certaines phrases sont à nul autre auteur pareilles – ou encore à la structure de l’histoire qui largue les amarres en compagnie du club des cinq Casse Cou pour se terminer rue du Départ par un envol vers la grâce (vous avez bien lu) ou, plus simplement peut-être, de se laisser porter.
Quel que soit le choix opéré, et de choix il est beaucoup question dans l’œuvre de Pynchon, le résultat est à la hauteur (on l’a déjà dit plus haut, ligne 5, mais pas que) et vous colle aux neurones au point que je ne suis pas loin d’être tenté de bernarpivoter et de proposer le remboursement à tout lecteur qui n’aimerait pas – ce que je ne ferai pas, les fêtes approchent, je ne travaille pas plus, donc je paie toujours autant et même davantage encore, passons, me contentant de clicher : on ne sort pas indemne de Contre-jour.
Face à cette lumière et ce temps d’exposition, on ne peut qu’être ébloui.

Contre-jour – Thomas Pynchon – Seuil - septembre 2008
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(1) parmi les fréquents : les Casse Cou, Riemann, Renfrew/Werfner
(2) sur la lumière, voir l’excellente étude de Julien Schuh "Against the Day : une alchimie de la lumière", in Cyclocosmia I, éditions association minuscule, septembre 2008. Une version antérieure de cet article peut-être consultée sur Internet : http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=818
Autant que la lumière et le temps, la couleur verte apparaît très souvent dans Contre-jour (cf. ‘vy, Contre-jour, journal de lecture 3 : http://ecaillesetplumes.over-blog.fr/article-23701193.html ) de même que les récurrents « et cætera ».
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Bibliographie recommandable chaudement recommandée :
Face à Pynchon – collectif Inculte/Lot49 – Cherche midi – aout 2008
Cyclocosmia I – éditions association minuscule – septembre 2008
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Bonus [piste 1] – Extraits :

"Les cieux étaient interrompus par des nuages orageux gris foncé qui se déplaçaient telle de la pierre en fusion, mouvante et liquide, et la lumière qui se frayait un chemin à travers eux se perdait dans les champs obscurs pour se recomposer le long de la route blême, si bien qu’on ne voyait souvent que la route, et l’horizon vers lequel elle filait. Dally se sentait parfois comme éclaboussée par toute cette exubérance verdoyante, trop de choses à voir, chacune réclamant sa place. Feuilles en dents de scie, en forme de pique, longues et minces, aux extrémités émoussés, duveteuses et veinées, grasses et poussiéreuses en fin de journée – fleurs en cloches et en grappes, violettes et blanches ou jaune beurre, fougères en étoiles dans les coins sombres et humides, des millions de voilages verts tendus devant les secrets nuptiaux nichés dans la mousse et sous les taillis, tout cela passait près des roues grinçantes et cahotantes dans les ornières pierreuses, étincelles visibles seulement dans le peu d’ombre qui les caressait, une pagaille de formes minuscules en bord de route qui semblaient se bousculer pour former des rangs volontairement ordonnés, des herbes dont les amateurs de ginseng connaissaient les noms et les prix sur le marché et dont les femmes silencieuses là-haut sur les contreforts, ces homologues qu’ils ne rencontraient jamais la plupart du temps, savaient les propriétés magiques. Ils connaissaient des destinées différentes, mais chacun était l’envers secret de l’autre, et l’éventuelle fascination qui les unissait était éclairée, sans l’ombre d’un doute, par la grâce."

"Des arcs électriques transperçaient la pénombre violette. Des solutions gémissaient avant d’atteindre leur point d’ébullition. Des bulles s’élevaient hélicoïdalement dans des liquides d’un vert lumineux. Des explosions miniatures se produisaient dans les recoins du laboratoire, projetant des geysers de verre tandis que les ouvriers à proximité se protégeaient derrière des parasols installés à cet effet. Des aiguilles de jauge oscillaient fébrilement. Des flammes sensibles chantaient à des hauteurs différentes. Parmi la masse étincelante des brûleurs et spectroscopes, entonnoirs et flacons, extracteurs centrifuges et Soxhlet, entre les colonnes de distillation de système à la fois Glynsky et Le Bel-Henninger, des filles sérieuses aux cheveux protégés par des résilles inscrivaient des données chiffrées dans des registres, et des gnomes pâles, patients comme des cambrioleurs, plissaient les yeux devant des loupes et ajustaient des trembleurs et des minuteurs avec des tournevis et des pinces. Mais surtout, quelqu’un préparait ici quelque part du café."
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Bonus [piste 2] – le style Pynchon selon Claro (fragment) :

"C’est en cela que Pynchon se révèle un styliste d’exception, c’est-à-dire un écrivain capable de créer des structures syntaxiques inédites obéissant à une rythmique singulière et recourant à un lexique décalé, toutes opérations visant à l’émergence, chez le lecteur, de sensations et de pensées inédites elles aussi – capable, donc, d’inventer une grammaire en devenir, susceptible de paraître absconse ou artificielle, mais uniquement parce qu’elle nous est absolument étrangère, confirmant par là la formule de Proust : « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère » On ne s’étonnera donc pas de voir la prose pynchonienne souvent accusé de pécher par excès d’artifice, ou d’être, mystère incongru de la critique littéraire, jugée « trop cérébrale ». Le fait est qu’on ne trouvera pas dans l’œuvre de Pynchon une seule phrase éprise d’anodin, la raison en étant que l’auteur considère la langue non comme un médium commun visant à titiller des sensations partagées, mais à prendre à revers les effets de lecture, à parer d’un air de charade des énoncés sur lesquels on aurait tendance à glisser si leur identification était par trop accentuée. Précisons, et rappelons, que cet art d’essence chamanique, et subversive, est indissociable d’un humour subtil, non point surajouté, mais révélé, inhérent aux motifs qu’il expose et complexifie. « Same thing, only different », comme aiment à le répéter certains de ses personnages, en un clin d’œil possiblement nietzschéen. Retour différé du même, re-visitation de l’étranger, exploration de l’inouï – la prose de Pynchon, qui dans Face au Jour, use et abuse de l’under-statement, des circonvolutions et tergiversations sémantiques autant que syntaxiques, sait donc se moquer, aussi, d’elle-même, l’auteur n’hésitant pas à se pasticher, à forcer certains de ses traits, conscient du risque encouru par tout style parvenu à l’acmé de sa perfection. D’où le côté irrémédiablement potache de l’écrivain Pynchon, son goût des calembours, des chansonnettes, son attrait pour les geeks en tous genre, le cirque, le cabaret, les saillies drolatiques, la magie de quatre sous ; de là également cette fascination pour le mystique qui reste indissociable d’un ridicule sans cesse décliné. Pynchon écrit toujours au bord, à contre-jour, tout contre, dans les interstices, à la faveur de, malgré, au détriment de – délaissant le frontal pour le biaisé, outrant l’obvie pour mieux le déréaliser. "
(in Face à Pynchon - collectif Inculte/Lot49)

5 novembre 2008

Contre-jour vs Medicis étranger

On le sait à présent : pas de prix Medicis du roman étranger pour Contre-jour, de Thomas Pynchon.
On s'en fout.
Pourquoi ?
Parce que Contre-jour n'a pas de prix (pour s'en convaincre : le lire).
Parce que, envers et contre tout, Contre-jour vole vers la grâce.
Et on aime ça.

4 novembre 2008

Against the (next) Day ? #3

La rumeur, à la façon des premiers messages télégraphiques - point point point trait trait trait point point point - se propage le long des fils de la toile.
Effet boomerang - qui tendrait à prouver que le Web tourne en boucle : elle revient déguisée en scoop sur une des premières mailing list à l'avoir lancée.
Bilan : rien de bien neuf à ce jour quant au prochain Thomas Pynchon annoncé (confirmé ?) pour aout 2009:
Roman noir.
400 pages.
Années 60.
Ah si !
Pas encore de titre.
M'ouais.
Donc, en attendant, on passe le temps qui passe en se passant un lien sympathique vers deux versions différentes d'un hypertexte :
La new one America as Glyph: Thomas Pynchon and the Problem of Multiplying
Et la old one.

Il faut bien que genèse se passe.

La suite sous peu.

2 novembre 2008

FFC les archives g@rpiennes#7 : Contre-jour, Thomas Pynchon

Dernier papier exhumé du carton des archives g@rpiennes du Fric-Frac Club.
Daté du 7 septembre 2008.
Depuis : rien d'autre.
Depuis : 50 pages avant la grâce.
Ceux qui l'ont lu - où le lisent - me jetteront la première pierre.
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Contre-jour : found and lost in translation

À peine lues, les deux premières phrases de Contre-jour procurent un sourire doublement ravi.

Pourquoi doublement ?

Ceux qui ont eu l’occasion de lire Against the Day (The Penguin Press – 2006) se souviennent sans doute de :

"Now single up all lines !"

"Cheerly now... handsomely... very well ! Prepare to cast her off !"

Or, si les mêmes ont eu entre les mains Lire de juillet-août 2008, peut-être ont-ils été déçus en découvrant à l’époque les premières pages de la VF :

"Allez, dédoublez l'amarrage !"

"Allons, de l'entrain... en douceur... parfait ! Paré au largage !"

Ça le faisait, certes, mais, comment dire, ça…coinçait un brin. Même si le « single up » se retrouvait bel et bien francisé, on visualisait mal le truc, on se serait davantage attendu à trouver l’habituelle exclamation…

Donc, le 4 septembre 2008, deux premières phrases pour un double ravissement :

"Maintenant, larguez les amarres !"

"Allons, de l'entrain... en douceur... parfait ! Paré à l'appareillage !"

Ce papier pourrait s’arrêter ici.

Sauf que.

Bien entendu, on poursuivit – et on poursuit toujours – la lecture jusqu’à se souvenir, brusquement, que bien avant Lire, quelques pages de ce qui s’intitulait alors Jusqu’au jour étaient déjà parues (La Nouvelle Revue Française - janvier 2008 - N°584) – on s’empressa donc, par goût du jeu, par curiosité mâtinée d’un esprit quelque peu tordu (on l’admet volontiers), d’aller comparer ces dernières avec ces nouvelles venues du Seuil.

Et là…

Pontius !

Pontius ?

Vous allez comprendre.


La Nouvelle Revue Française - janvier 2008 - N°584 - pages 35, 36 :

"Non, chef, c'est une ancienne méthode africaine de divination, qui vous permet de modifier votre destin, tout ce que vous avez à faire c'est de deviner quelle est la bonne carte, et mon associé Pontius, ici présent -- désignant un colosse muni de coups-de-poing que les jeunes gens n'avaient pas repéré d'emblée – ne vous sautera pas dessus pour vous prendre tout votre argent. Ça vous dit ?" Les deux bateleurs ricanèrent, comme si tout ça n'était qu'une farce inoffensive, mais Lindsay et Miles ne paraissaient guère disposés à partager cette conception.

L'aigrefin qui les avait apostrophés entreprit alors de déplacer les cartes avec une rapidité déroutante. Il y avait parfois trop de cartes pour qu'on puisse les compter, à d'autres moments aucune n'était visible, ayant comme disparu dans une dimension autre que la troisième, bien qu'il eût pu s'agir d'une astuce favorisée par la pénombre.

"O.K ! C'est peut-être votre soir de chance, dites-moi juste où est la rouge, allez."

Trois cartes étaient posées devant eux, face retournée.

Après un silence, ce fut Miles qui annonça d'une voix nette et ferme : "Les cartes que vous avez retournées sont toutes de couleur noire – votre "rouge" est le neuf de carreau, dit aussi la guigne écossaise, et il se trouve ici", tendant la main pour soulever le chapeau de l'escroc, et récupérant sur son crâne la carte en question.

"Seigneur tout-puissant, dit Pontius. La dernière fois que ça s'est produit on a fait un long séjour dans la prison du comté de Cook. [...]"

Pontius ?

Aucun souvenir de Pontius dans les premières pages du Contre-jour en cours.

Donc : effeuillage arrière, toute !

Jusqu’à :

Contre-jour - Seuil - septembre 2008 – pages 33, 34 :

« Non, chef, c'est une ancienne méthode africaine de divination, qui vous permet de modifier votre destin. »

L'aigrefin qui les avait interpellés entreprit alors de déplacer les cartes avec une rapidité déroutante. Il y avait parfois trop de cartes pour qu'on puisse les compter, à d'autres moments aucune n'était visible, ayant comme disparu dans une dimension autre que la troisième, bien qu'il ait pu s'agir d’un tour joué par le peu de lumière.

"O.K ! c'est peut-être votre soir de chance, dites-moi juste où est la rouge, allez."

Trois cartes étaient posées devant eux, face retournée.

Après un moment de silence, ce fut Miles qui annonça d'une voix nette et ferme : « Les cartes que vous avez retournées sont toutes les trois noires – la "rouge" est le neuf de carreau, dite aussi « la Malédiction de l’écosse », et elle se trouve ici », puis il souleva le chapeau de l'escroc, et prit sur le sommet de son crâne la carte en question.

« Seigneur tout-puissant, la dernière fois que ça s'est produit j’ai fait un long séjour dans la prison du comté de Cook. […] »

Pas (plus ?) de Pontius.

Disparu au cours du processus de réduction du volume superfétatoire induit par la translation vers le French?

Que croyez-vous que fit l’esprit tordu histoire d’en avoir le cœur net ? Bingo ! Il descendit Against the Day de son étagère, de toute la force de ses petits bras maigres.

Et là...


Against the Day – The Penguin Press – 2006 – pages 23, 24 :

"No, boss, it's an ancient African method of divination, allows you to chang your fate." The sharper who had addressed them now began to move cards around with bewildering speed. At times there were too many cards to count, at others none at all were visible, seeming to have vanished into some dimension well beyond the third, though this could have been a trick of what light there was.

"O.K ! maybe it's your lucky night, just tell us where that red is, now." Three cards lay face-down before them.

After a moment of silence, it was Miles who announced in a clear and firm voice, "The cards you have put down there all happen to be black – your 'red' is the nine of diamonds, the curse of Scotland, and it's right here,"reaching to lift the sharper's hat, and to remove from atop his head, and exhibit, the card at issue.

"Lord have mercy, last time that happened I ended up in the Cook County jail for a nice long vacation. [...]"

Aucune trace de Pontius !

Mais mais mais.

Si Pynchon n’a pas écrit Pontius, d’où sort celui de la NRF ?

Toutes les hypothèses, y compris les plus folles – surtout les plus folles – trampolinant gaiement sur nos neurones, la police lance un appel à témoins.

(oui, parce que, voyez-vous, on soupçonne le traducteur d’avoir œuvré avec un autre manuscrit que le hardcover de 2006 version officielle…du moins à un moment donné, quelque part entre fin 2007 et début 2008.)

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La réponse à cette énigme se trouve par ici.

La suite sous peu.